14 janv. 2009

JEAN FAUCHEUR : l'interview

Jean Faucheur est un peintre-sculpteur-photographe installé à La Forge depuis de nombreuses années. Naturellement, nous l'avons questionné sur ce haut lieu du graffiti parisien...

Bio : JEAN FAUCHEUR s'est notamment fait connaître pour son travail sur les détournements d'affiches publicitaires menés avec les Frères Ripoulin, au sein de l'éphémère collectif Une Nuit (60 affiches recouvertes en une nuit entre Belleville et Nation) puis sur le panneau publicitaire situé au croisement de la rue Oberkampf et la rue Saint-Maur à Paris. Président de l'association Le M.U.R. qui gère désormais ce lieu du 11e arr. en accord avec la Ville de Paris, Jean Faucheur est l'instigateur de plusieurs projets, comme récemment celui de l'exposition 400 ml. À noter qu'il est également l'auteur de l'œil posé sur la grande fresque de La Forge.

Depuis quand travailles-tu à La Forge ?
J'occupe cet atelier depuis près de 3 ans. Avant, j'étais installé dans la grande usine située dans l'autre allée [NDLR: les ateliers de La Forge sont construits autour de deux allées distinctes]. En gros, je suis là depuis 2003.

Pourquoi avoir quitté la grande usine pour venir dans cet atelier plus petit ?
Pour les pratiques urbaines, c'est vrai que c'était intéressant d'avoir un lieu comme là bas. Il est très grand et on peut y faire pas mal de chose. Mais on était à trois ou quatre dans des boxs qui faisaient la taille de cet atelier... Donc c'était tendu, pas terrible. En plus, on était plutôt en face d'artistes pas autant investis que nous dans l'espace urbain et cela pouvait poser problème.
Au départ, ce lieu est une friche industrielle qui est devenu un squat occupé par des artistes il y a plus d'une dizaine d'années. Ensuite, la mairie de Paris [à qui appartiennent les bâtiments] a restauré les locaux. Depuis quelques années, on attend tous que les appels d'offres aboutissent pour que la mairie redistribue les ateliers... À force d'attendre, on a finit par squatté les ateliers qui restaient inoccupés dans l'autre allée, à savoir celui-ci que je partage avec SURFIL, un occupé par ZENTWO, NATIVE, SAMUEL LECOEUR et G, un par L'ATLAS et un autre par TEURK.

Cherchez-vous à régulariser cette occupation ?
Oui, squatter est problématique. Mais la situation relève d'une contradiction. La ville de Paris a fait un appel à projets pour l'ensemble des locaux, mais il a été reporté. Donc, nous, on ne savait plus où on allait. C'est surtout devenu vraiment pénible quand on a commencé à avoir des projets qui se sont mis à bien fonctionner. Le projet du M.U.R. devait être réalisé six mois plus tard et on n'avait pas de locaux assez grands pour le réaliser. C'était galère. Donc on a squatté. Bon, ce n’est pas bien de squatter... Mais si on ne l'avait pas fait, le projet du M.U.R. n'aurait pas pu remplir sa mission. On attendait déjà depuis 3 ans et demi pour que le projet du M.U.R. se réalise, alors on n’allait pas attendre encore deux ans de plus pour avoir un atelier. Donc on a squatté et on a prévenu la mairie en leur expliquant. On n'a pas été les seuls à squatter, certains avaient répondu deux fois à l'appel d'offres et ils en avaient marre d'attendre. C'est devenu tellement problématique d'avoir des locaux dans cette ville!

Aujourd'hui, où en est la situation ?
Au mois de février/mars, on devrait signer une convention avec la mairie de Paris à travers un bail précaire. C'est bien pour tout le monde. Même si ce n'est pas toujours facile pour un artiste de payer un loyer, même minime, c'est important de le faire. Socialement, ça légitimise.

Quelle est la durée de ce bail ?
Un an renouvelable. Pour nous, l'idée n'est pas de squatter ad vitam æternam, d'autant qu'on a des projets avec la Ville, mais de trouver ailleurs un atelier plus adapté pour l'association. En signant ce bail précaire, on espère avoir 2 ou 3 ans pour trouver un autre lieu. On va voir ça avec la mairie du 11e, ou directement avec la mairie de Paris. Dans la mesure du possible, on aimerait être dans le 11e parce que le cœur de l'association est dans ce quartier. Mais si on n’arrive pas à trouver dans le 11e, on essaiera de trouver quelque chose dans le 20e... De toute manière, il faut qu'on trouve quelque chose.

Qu'entends-tu par un "atelier plus adapté" ?
Ici, dans cet atelier, on prépare les affiches de 3 par 8 qui vont au mur d'Oberkampf et on est dans une économie d'espace qui est... un peu restreinte [l'atelier en fait guère plus que 8 de long et 3 de haut, voir photo]. Il nous faudrait plus grand. En plus, quand on fait de la bombe, il n'y a pas d'aération et c'est problématique. Donc il faut vraiment qu'on trouve un lieu plus adapté, où on puisse travailler et faire venir des artistes en résidence.

Sais-tu si les autres graffitistes installés à La Forge vont rester ?
Si la mairie de Paris veut continuer à louer des baux précaires aux artistes qui sont là, ça se fera ou pas, en bonne négociation. Dans un premier temps, les quatre ateliers seront sans doute pris en charge par l'association Le M.U.R. en début d'année. L'association signerait un bail précaire avec la mairie puis sous louerait au prix coutant aux artistes. Pour faciliter les choses, on va essayer d'organiser ce bordel. L'idée, c'est que les artistes actuels puissent rester ici s'ils le souhaitent et que l'on consacre l'atelier libre à des résidences. Mais, pour l'instant, on n'en est pas encore là.

Que sais-tu sur les projets de jardins potagers qui doivent s'installer dans la cour, là où il y a les murs de graffs ?
Pas grand chose. Très sincèrement, je n’ai pas eu le temps de m'occuper de cette affaire-là. Mais, au départ, il devait y avoir des constructions dans la cour. Au mois d'août dernier, les travaux ont été reportés. J'ai entendu dire que, lorsqu'ils ont construit la piscine rue Dénoyez, les terrains ont bougés. Ici, ils ont fait un forage et, a priori, ça a du remettre en cause les fondations... Donc, mettre des jardins ici, moi je trouve ça bien.

Ca risque de faire fuir les graffeurs...
Je ne sais pas trop. C'est dans l'intérêt de tous de mélanger les jardins et la peinture. Il y avait eu une expérience réussie comme ça dans le fond du XXe. Mais je ne sais pas quelle configuration ça va prendre ici. C'est l'association Trace [basée dans l'autre allée de La Forge] qui s'occupe de ça. Ils ont pris en charge cette histoire de jardin.

Toi qui passes tous les jours devant, comment perçois-tu les murs de graffs de La Forge ?
Au départ, il y a eu la grande fresque [posée en 2005] et certains artistes des ateliers venaient poser de temps en temps dans la cour. Puis le lieu a été repéré et les gens sont venus au fur et à mesure. Maintenant, c'est pratiquement tous les jours que ça bouge! Le plus étonnant est que la grande fresque n'ait pas été touchée. C'est une œuvre monumentale, mais j'aimerais bien qu'un jour 20 gars se motivent pour se le retaper à la hauteur de celui-là.


Tu es artiste mais également organisateur d'événements, comment conçois-tu ton travail ?
Je travaille avec des artistes sur plein de projets. On a monté plusieurs collectifs, comme le collectif Une Nuit, puis le projet associatif du M.U.R. qui a mis du temps à arriver mais qui fonctionne maintenant. On est plutôt dans une dynamique de projets, qu'ils soient à la marge de la légalité ou totalement légaux.
Il y a beaucoup de gens qui travaillent dans le graffiti. Des structures comme Kosmopolite ou la notre, chacune à sa manière, on travaille autour d'un projet intermédiaire entre le musée, la galerie et l'extérieur. On essaye d'introduire un système de commande où on paye les artistes. Mais notre discours n'est surtout pas de dire qu'il ne faut plus faire de murs, etc. On cherche simplement à proposer autre chose, une visibilité des artistes de rue auprès des institutions artistiques et vice versa.

Et ça marche la reconnaissance auprès des institutions ?
Nous avons travaillé avec le 9ème Concept l'année dernière en décembre en exposant en intérieur pendant trois mois dans l'espace Enfants du Centre Pompidou. Des fondations commencent aussi à s'y intéresser. De manière générale, en France, il y a une forme d'acceptation de ce mouvement là par les instances culturelles depuis une dizaine d'années. Aujourd'hui, avec les ventes à Artcurial [des ventes records ont eu lieu ces derniers mois pour des œuvres de graffiti artistes], il y a un mouvement vers le haut.

Mais ça ne marche que pour que quelques noms, pas pour ceux qui viennent poser au quotidien à La Forge...
Oui mais c'est comme ça dans l'art en général. Que certains soient reconnus par l'institution artistique, cela n'enlève rien aux autres pratiques du street art, au sein desquelles certains ne veulent pas entendre parler d’art. Je compare souvent le street art à la culture africaine, à "l'art" africain comme les européens l'ont appelé. Ces masques, ces objets, tous aussi magnifiques qu'ils puissent être, ils n'étaient pas fait pour être jolis ou mis dans les musées. Ce sont des objets spécifiques, liés à la culture africaine, à des rituels. En occident, on a aimé, beaucoup d'artistes s'en sont inspirés, un marché s'est développé, etc. Mais ces objets n'avaient rien à voir avec l'art à la base. Pour moi, le graffiti, c'est pareil. Les pratiques d'arts urbains, au sens très général du terme, n'ont pas grand chose à voir avec l'art, avec ses conceptions. Il s'agit d'abord de pratiques artistiques dans le cadre d'une culture. Ce mot culture est important.

Qu'est-ce qui caractérise cette culture ?
Bien qu'il existe des ponts avec la culture occidentale, le street art n'en fait pas partie au sens strict du terme. Il s'en distingue parce que, bien que relié aux concepts dominants et aux cultures locales par contraction ou assimilation, le street art se veut internationaliste et universel. La discipline propose une vision du monde basée sur le visuel et l’engagement. Tu vas en Indonésie, il y a du graffiti. Tu vas en Chine, il y a du graffiti. Il y en a partout. Je suis sur qu'au Groenland, les mecs, ils doivent en faire sur la glace.
Les graffeurs qui travaillent sur les terrains me font penser aux gars qui allaient peindre sur les bords de la Marne au début du siècle. Ils ne se disaient pas forcément artistes, ni qu'ils allaient vendre leurs œuvres. C'était vécu plutôt comme une pratique, salutaire, physique, où on rencontrait "les autres". Alors certes, dans le graffiti, on va plus loin. On repousse les codes, on "vandalise", on choque. Mais on assume et cela peut prendre des formes dangereuses, comme pour Zoka à Toulouse, tombé d’un toit il y a 2 ans !
Il y a ceux qui taguent dans la rue, il y a des gars qui vont trois semaines en Argentine pour faire des trains, d'autres qui vont à 300 bornes de Paris pour faire un truc cool sur un mur tranquille. Le fait que cela ne se revendique pas être de l'art ne doit poser problèmes à personne, en tout cas ça ne m’en pose pas à moi! D'ailleurs sur le mur d'Oberkampf, on a exposé des graffeurs comme HERMÈS ou HORFÉ qui ne revendiquaient pas du tout ce qu'ils ont fait, dans ce genre de pratiques, comme des "auteurs œuvres d'art". Pour nous, c'est important de montrer tout cet aspect-là, cette mythologie urbaine en construction.

Le site de JEAN FAUCHEUR

5 commentaires:

Tatiana a dit…

bravo à vous deux !!! Belle initiative que cet interview où l'on en apprend pas mal sur la vie de ces ateliers et des projets... bien, bien tout ça ;p

Chrixcel a dit…

Une interview de haut vol;) ça bouge, c'est interactif, c'est enrichissant et je n'en reviens pas de toutes ces rencontres qu'on a faites en si peu de temps, quelques mois seulement, et du travail déjà accompli...ça donne envie d'aller encore plus loin !

paris-émoi a dit…

Thias, ton interview est vraiment pro et Faucheur confirme qu'il est un mec passionnant et indispensable au milieu qu'on aime !

passantepensante a dit…

Merci beaucoup.
je voulais ajouter que Jean F fait de trés belles choses, comme les oeuvres qu'il avait exposé au studio 55(tressage de photos, travail sur des photos...);
merci pour toutes ces infos.
B.

Thias a dit…

touafait exa passante, allez voir son site : http://www.faucheur.fr/